Né le 15 novembre
1670 à Rotterdam, mort le 21 janvier 1733 à Hackney,
Mandeville est un médecin et philosophe néerlandais
et Anglais d'adoption.
1714/1723 Fable of the Bees
or, Private Vices, Publick Benefits (La Fable des Abeilles ou
Vices privés, Bénéfices Publics).
L'ouvrage contient un poème
célèbre de l'auteur daté de 1704-1705 :
The Grumbling Hive (La Ruche Mécontente) ou Knaves Turn'd
Honest (Les fripons devenus honnêtes gens).
"La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes
gens
Un nombreux essaim d’abeilles habitait
une ruche spacieuse. Là, dans une heureuse abondance,
elles vivaient tranquilles. Ces mouches, célèbres
par leurs lois, ne l’étaient pas moins par le succès
de leurs armes, et par la manière dont elles se multipliaient.
Leur domicile était un séminaire parfait de science
et d’industrie. Jamais abeilles ne vécurent sous
un plus sage gouvernement : cependant, jamais il n’y en
eut de plus inconstantes et de moins satisfaites. Elles n’étaient,
ni les malheureuses esclaves d’une dure tyrannie, ni exposées
aux cruels désordres de la féroce démocratie.
Elles étaient conduites par des rois qui ne pouvaient
errer, parce que leur pouvoir était sagement borné
par les lois.
Ces insectes, imitant tout ce qui se fait à la ville,
à l’armée ou au barreau, vivaient parfaitement
comme les hommes et exécutaient, quoiqu’en petit,
toutes leurs actions. Les merveilleux ouvrages opérés
par l’adresse incomparable de leurs petits membres, échappaient
à la faible vue des humains : cependant il n’est
parmi nous, ni machine, ni ouvriers, ni métiers, ni vaisseaux,
ni citadelles, ni armes, ni artisans, ni ruses, ni science, ni
boutiques, ni instruments, en un mot, il n’y a rien de tout
ce qui se voit parmi les hommes dont ces animaux industrieux
ne se servissent aussi. Comme donc leur langage nous est inconnu,
nous ne pouvons parler de ce qui les concerne qu’en employant
nos expressions. L’on convient assez généralement
qu’entre autres choses dignes d’être remarquées,
ces animaux ne connaissaient point l’usage des cornets ni
des dés ; mais puisqu’ils avaient des rois, et par
conséquent des gardes, on peut naturellement présumer
qu’ils connaissaient quelque espèce de jeux. Vit-on
en effet jamais d’officiers et de soldats qui s’abstînssent
de cet amusement ?
La fertile ruche était remplie d’une multitude prodigieuse
d’habitants, dont le grand nombre contribuait même
à la prospérité commune. Des millions étaient
occupés à satisfaire la vanité et l’ambition
d’autres abeilles, qui étaient uniquement employées
à consumer les travaux des premières. Malgré
une si grande quantité d’ouvriers, les désirs
de ces abeilles n’étaient pas satisfaits. Tant d’ouvriers,
tant de travaux, pouvaient à peine fournir au luxe de
la moitié de la nation.
Quelques-uns, avec de grands fonds et très peu de peines,
faisaient des gains très considérables. D’autres,
condamnés à manier la faux et la bêche, ne
gagnaient leur vie qu’à la sueur de leur visage et
en épuisant leurs forces par les occupations les plus
pénibles. L’on en voyait cependant d’autres
(A)* qui s’adonnaient à des emplois tout mystérieux,
qui ne demandaient ni apprentissage, ni fonds, ni soins.
Tels étaient les chevaliers d’industrie, les parasites,
les courtiers d’amour, les joueurs, les filous, les faux-monnayeurs,
les empiriques, les devins et, en général tous
ceux qui haïssant la lumière tournaient par de sourdes
pratiques à leur avantage, le travail de leurs voisins
? qui incapables eux-mêmes de tromper étaient moins
défiants. On appelait ces gens-là (B)* des fripons
: mais ceux dont l’industrie était plus respectée,
quoique dans le fond peu différents des premiers, recevaient
un nom plus honorable. Les artisans de chaque profession, tous
ceux qui exerçaient quelque emploi, ou quelque charge,
avaient quelque espèce de friponnerie qui leur était
propre. C’était les subtilités de l’art,
et les tours de bâton.
Comme s’ils n’eussent pu, sans l’instruction d’un
procès, distinguer le légitime d’avec l’illégitime,
ils avaient des jurisconsultes occupés à entretenir
des animosités, et à susciter de mauvaises chicanes.
C’était le fin de leur art. Les lois leur fournissaient
des moyens pour ruiner leurs parties et pour profiter adroitement
des biens engagés. Uniquement attentifs à tirer
de précieux honoraires, ils ne négligeaient rien
pour empêcher qu’on ne terminât par voie d’accommodement
les difficultés. Pour défendre une mauvaise cause,
ils épluchaient les lois avec la même exactitude
et dans le même but que les voleurs examinent les maisons
et les boutiques. C’était uniquement pour découvrir
l’endroit faible dont ils pourraient se prévaloir.
Les médecins préféraient la réputation
à la science, et les richesses au rétablissement
de leurs malades. La plupart, au lieu de s’appliquer à
l’étude des règles de l’art, s’étudiaient
à prendre une démarche composée. Des regards
graves, un air pensif, étaient tout ce qu’ils possédaient
pour se donner la réputation de gens doctes. Tranquilles
sur la santé des patients, ils travaillaient seulement
à acquérir les louanges des accoucheuses, des prêtres,
et de tous ceux qui vivaient du produit des naissances ou des
funérailles. Attentifs à ménager la faveur
du sexe babillard, ils écoutaient avec complaisance les
vieilles recettes de la tante de Madame. Les chalands et toute
leur famille étaient soigneusement ménagés.
Un sourire affecté, des regards gracieux, tout était
mis en usage et servait à captiver ces esprits déjà
prévenus. Il n’y avait pas même jusques aux
gardes dont ils ne souffrirent les impertinences.
Entre le grand nombre des Prêtres de Jupiter, gagés
pour attirer sur la ruche la bénédiction d’en
haut, il n’y en avait que bien peu qui eussent de l’éloquence
et du savoir. La plupart étaient même aussi emportés
qu’ignorants. On découvrait leur paresse, leur incontinence,
leur avarice et leur vanité, malgré les soins qu’ils
prenaient pour dérober aux yeux du public ces défauts.
Ils étaient fripons comme des tailleurs, et intempérants
comme des matelots. Quelques-uns à face blême, couverts
d’habits déchirés, priaient mystiquement pour
avoir du pain. Ils espéraient de recevoir de plus grosses
récompenses ; mais à la lettre ils n’obtenaient
que du pain. Et tandis que ces sacrés esclaves mouraient
de faim, les fainéants pour qui ils officiaient étaient
bien à leur aise. On voyait sur leurs visages de prospérité,
la santé et l’abondance dont ils jouissaient .
(C)* Les soldats qui avaient été mis en fuite,
étaient comblés d’Honneur, s’ils avaient
le bonheur d’échapper à l’épée
victorieuse, quoiqu’il y en eut plusieurs qui fussent de
vrais poltrons, qui n’aimaient point le carnage. Si quelque
vaillant général mettait en déroute les
ennemis, il se trouvait quelque personne qui, corrompue par des
présents, facilitait leur retraite. Il y avait des guerriers
qui affrontant le danger, paraissaient toujours dans les endroits
les plus exposés. D’abord ils y perdaient une jambe,
ensuite ils y laissaient un bras, et enfin, lorsque toutes ces
diminutions les avaient mis hors d’état de servir,
on les renvoyait honteusement à la demi-paye ; tandis
que d’autres, qui plus prudents n’allaient jamais au
combat, tiraient la double paye, pour rester tranquilles chez
eux.
Leurs Rois étaient à tous égards mal servis.
Leurs propres Ministres les trompaient. Il y en avait à
la vérité plusieurs qui ne négligeaient
rien pour avancer les intérêts de la couronne ;
mais en même temps ils pillaient impunément le trésor
qu’ils travaillaient à enrichir. Ils avaient l’heureux
talent de faire une très belle dépense, quoique
leurs appointements fussent très chétifs ; et encore
se vantaient-ils d’être fort modestes. Donnaient-ils
trop d’étendue à leurs droits ? ils appelaient
cela leurs tours de bâton. Et même s’ils craignaient
qu’on ne comprît leur jargon, ils se servaient du
terme d’Emoluments, sans qu’ils voulussent jamais parler
naturellement et sans déguisement de leurs gains.
(D)* Car il n’y avait pas une abeille qui ne se fut très
bien contentée, je ne dis pas de ce que gagnaient effectivement
ces ministres, mais seulement de ce qu’ils laissaient paraître
de leurs gains. (E)* Ils ressemblaient à nos joueurs qui,
quoiqu’ils aient joué beau jeu, ne diront cependant
jamais en présence des perdants tout ce qu’ils ont
gagné.
Qui pourrait détailler toutes les fraudes qui se commettaient
dans cette ruche ? Celui qui achetait des immondices pour engraisser
son pré, les trouvait falsifiés d’un quart
de pierres et de mortier inutiles et encore, quoique dupe, il
n’aurait pas eu bonne grâce d’en murmurer, puisqu’à
son tour il mêlait parmi son beurre une moitié de
sel.
La justice même, si renommée pour sa bonne foi quoiqu’aveugle,
n’en était pas moins sensible au brillant éclat
de l’or. Corrompue par des présents, elle avait souvent
fait pencher la balance qu’elle tenait dans sa main gauche.
Impartiale en apparence, lorsqu’il s’agissait d’infliger
des peines corporelles, de punir des meurtres et d’autres
grands crimes, elle avait même souvent condamné
au supplice des gens qui avaient continué leurs friponneries
après avoir été punis du pilori. Cependant
on croyait communément que l’épée qu’elle
portait ne frappait que les abeilles qui étaient pauvres
et sans ressources ; et que même cette déesse faisait
attacher à l’arbre maudit des gens qui, pressés
par la fatale nécessité, avaient commis des crimes
qui ne méritaient pas un pareil traitement. Par cette
injuste sévérité, on cherchait à
mettre en sûreté le grand et le riche.
Chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation
même jouissait d’une heureuse prospérité.
Flattée dans la paix, on la craignait dans la guerre.
Estimée chez les étrangers, elle tenait la balance
des autres ruches. Tous ses membres à l’envi prodiguaient
pour sa conservation leurs vies et leurs biens. Tel était
l’état florissant de ce peuple. Les vices des particuliers
contribuaient à la félicité publique. (F)*
Dès que la vertu, instruite par les ruses politiques,
eut appris mille heureux tours de finesse, et qu’elle se
fut liée d’amitié avec le vice (G)*, les plus
scélérats faisaient quelque chose pour le bien
commun.
Les fourberies de l’Etat conservaient le tout, quoique chaque
citoyen s’en plaignît. L’harmonie dans un concert
résulte d’une combinaison de sons qui sont directement
opposés. (H)* Ainsi les membres de la société,
en suivant des routes absolument contraires, s’aidaient
comme par dépit. La tempérance et la sobriété
des uns facilitait l’ivrognerie et la gloutonnerie des autres.
(I)* L’avarice, cette funeste racine de tous les maux, ce
vice dénaturé et diabolique, était esclave
(K)* du noble défaut de la prodigalité. (L)* Le
luxe fastueux occupait des millions de pauvres. (M)* La vanité,
cette passion si détestée, donnait de l’occupation
à un plus grand nombre encore. (N)* L’envie même
et l’amour-propre, ministres de l’industrie, faisaient
fleurir les arts et le commerce. Les extravagances dans le manger
et dans la diversité de mets, la somptuosité dans
les équipages et dans les ameublements, malgré
leur ridicule, faisaient la meilleure partie du négoce.
Toujours inconstant, ce peuple changeait de lois comme de modes.
Les règlements qui avaient été sagement
établis étaient annulés et on leur en substituait
bientôt de tout opposés. Cependant en altérant
ainsi leurs anciennes lois et en les corrigeant, ils prévenaient
des fautes qu’aucune prudence n’aurait pu prévoir.
C’est ainsi que le vice produisant la ruse, et que la ruse
se joignant à l’industrie, on vit peu à peu
la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. (O)*
Les plaisirs réels, les douceurs de la vie, l’aise
et le repos étaient devenus des biens si communs que (P)*
les pauvres mêmes vivaient plus agréablement alors
que les riches ne le faisaient auparavant. On ne pouvait rien
ajouter au bonheur de cette société.
Mais hélas ! quelle n’est pas la vanité de
la félicité des pauvres mortels ? A peine ces abeilles
avaient-elles goûté les prémices du bonheur,
qu’elles éprouvèrent qu’il est même
au dessus du pouvoir des Dieux de rendre parfait le séjour
terrestre. La troupe murmurante avait souvent témoigné
qu’elle était satisfaite du gouvernement et des ministres
; mais au moindre revers, elle changea d’idées. Comme
si elle eût été perdue sans retour, elle
maudit les politiques, les armées et les flottes. Ces
Abeilles réunissant leurs plaintes, on entendait de tous
côtés ces paroles : Maudites soient toutes les fourberies
qui règnent parmi nous. Cependant chacune se les permettait
encore ; mais chacune avait la cruauté de ne vouloir point
en accorder l’usage aux autres.
Un personnage qui avait amassé d’immenses richesses
en trompant son Maître, le Roi et le Pauvre, osait crier
de toute sa force : Le pays ne peut manquer de périr pour
toutes ses injustices. Et qui pensez-vous que fut ce rigide sermoneur
? C’était un gantier qui avait vendu toute sa vie
et qui vendait actuellement des peaux de mouton pour des cabrons.
Il ne faisait pas la moindre chose dans cette société
qui ne contribuât au bien public. Cependant tous les fripons
criaient avec impudence : Bon Dieux ! accordez-nous seulement
la probité.
Mercure* ne put s’empêcher de rire à l’ouïe
d’une prière si effrontée. Les autres Dieux
dirent qu’il y avait de la stupidité à blâmer
ce que l’on aimait. Mais Jupiter, indigné de ces
prières, jura enfin que cette troupe criailleuse serait
délivrée de la fraude dont elle se plaignait.
Il dit : Au même instant l’honnêteté
s’empara de tous les cœurs. Semblable à l’arbre
instructif, elle dévoila les yeux de chacun, elle leur
fit apercevoir ces crimes qu’on ne peut contempler sans
honte. Ils se confessaient coupables par leurs discours et surtout
par la rougeur qu’excitait sur leurs visages l’énormité
de leurs crimes. C’est ainsi que les enfants qui veulent
cacher leurs fautes, trahis par leur couleur, s’imaginent
que dès qu’on les regarde, on lit sur leur visage
mal assuré la mauvaise action qu’ils ont faite.
* c’est le dieu des Larrons
Mais grand Dieux ! quelle consternation ! quel subit changement
! En moins d’une heure le prix des denrées diminua
partout. Chacun, depuis le Ministre d’Etat jusqu’au
Villageois arracha le masque d’hypocrisie qui le couvrait.
Quelques-uns, qui étaient très bien connus auparavant,
parurent des étrangers quand ils eurent pris des manières
naturelles.
Dès ce moment, le Barreau fut dépeuplé.
Les débiteurs acquittaient volontairement leurs dettes,
sans en excepter même celles que leurs créditeurs
avaient oubliées. On les cédait généreusement
à ceux qui n’étaient pas en état de
les satisfaire. S’élevait-il quelque difficulté,
ceux qui avaient tort restaient modestement dans le silence.
On ne voyait plus de procès où il entrât
de la mauvaise foi et de la vexation. Personne ne pouvait plus
acquérir des richesses. La vertu et l’honnêteté
régnaient dans la Ruche. Qu’est-ce donc que les avocats
y auraient fait ? Aussi tous ceux qui avant la révolution
n’avaient pas eu le bonheur de gagner du bien, désespérés
ils pendaient leur écritoire à leur côté
et se retiraient.
La justice, qui jusqu’alors avait été occupée
à faire pendre certaines personnes, avait donné
la liberté à ceux qu’elle tenait prisonniers.
Mais dès que les prisons eurent été nettoyées,
la déesse qui y préside devenant inutile, elle
se fit contraint de se retirer avec son train et tout son bruyant
attirail. D’abord paraissaient quelques SERRURIERS chargés
de serrures, de verrous, de grilles, de chaînes et de portes
garnies de barres de fer. Ensuite venaient les Geôliers,
les GUICHETIERS et leurs suppôts. La déesse paraissait
alors précédée de son fidèle ministre
l’écuyer Carnifex, le grand exécuteur de ses
ordres sévères. Il n’était point armé
de son épée imaginaire*, à la place il portait
la hache et la corde. Dame Justice aux yeux bandés, assise
sur un nuage, fut chassée dans les airs accompagnée
de ce cortège. Autour de son char et derrière il
y avait ses sergents, huissiers, et ses domestiques de toute
espèce qui se nourrissent des larmes des infortunés.
* On ne se sert dans les Exécutions en Angleterre que
de la Hache pour trancher la tête, jamais de l’Epée.
C’est pour cela qu’il donne le nom d’imaginaire
à cette Epée qu’on attribue au Bourreau.
La RUCHE avait des MEDECINS, tout comme avant
la révolution. Mais la médecine, cet art salutaire,
n’était plus confiée qu’à d’habiles
gens. Ils étaient en si grand nombre, et si bien répandus
dans la ruche qu’ils n’y en avait aucun qui eut besoin
de se servir de voiture. Leurs vaines disputes avaient cessé.
Le soin de délivrer promptement les patients était
ce qui les occupait uniquement. Pleins de mépris pour
les drogues qu’on apporte des pays étrangers, ils
se bornaient aux simples que produit le pays. Persuadés
que les Dieux n’envoient aucune maladie aux Nations sans
leur donner en même temps les vrais remèdes, ils
s’attachaient à découvrir les propriétés
des plantes qui croissaient chez eux.
LES RICHES ECCLESIASTIQUES, revenus de leur honteuse paresse
ne faisaient plus desservir leurs églises par des abeilles
prises à la journée. Ils officiaient eux-mêmes.
La probité dont ils étaient animés les engageait
à offrir des prières et des sacrifices. Tous ceux
qui ne se sentaient pas capables de s’acquitter de ces devoirs
ou qui croyaient qu’on pouvait se passer de leurs soins,
résignaient sans délai leurs emplois. Il n’y
avait pas assez d’occupation pour tant de personnes, si
même il en restait pour quelques-uns. Le nombre en diminua
donc considérablement. Ils étaient tous modestement
soumis au GRAND PRETRE, qui uniquement occupé des affaires
religieuses, abandonnait aux autres les affaires d’Etat.
Le chef sacré, devenu charitable, n’avait pas la
dureté de chasser de sa porte les pauvres affamés.
Jamais on n’entendait dire qu’il retranchât quelque
chose du salaire de l’indigent. C’était au contraire
chez lui que l’affamé trouvait de la nourriture,
le mercenaire du pain, l’ouvrier nécessiteux sa table
et son lit.
Le changement ne fut pas moins considérable parmi les
premiers ministres du roi et tous les officiers subalternes.
(Q)* Economes et tempérants alors, leurs pensions leur
suffisaient pour vivre. Si une pauvre Abeille fut venue dix fois
pour demander le juste paiement d’une petite somme, et que
quelques Commis bien payé l’eut obligé, ou
de lui faire présent d’un écu, ou de ne jamais
recevoir son paiement, on aurait ci-devant appelé une
pareille alternative, le tour de bâton du commis ; mais
pour lors on lui aurait tout naturellement donné le nom
de friponnerie manifeste.
Une SEULE Personne suffisait pour remplir les places qui en exigeaient
trois avant l’heureux changement. On n’avait plus besoin
de donner des collègues pour éclairer les actions
de ceux à qui l’on confiait le maniement des affaires.
Les magistrats ne se laissaient plus corrompre ? et ils ne cherchaient
plus à faciliter les larcins des autres. Un seul faisait
alors mille fois plus d’ouvrage que plusieurs n’en
faisaient auparavant.
(R)* Il n’y avait plus d’honneur à faire figure
aux dépens de ses créditeurs. Les Livrées
étaient pendues dans les boutiques des Fripiers. Ceux
qui brillaient par la magnificence de leurs carrosses les vendaient
pour peu de chose. La noblesse se défaisait de tous ses
superbes chevaux si bien appariés, et même de leurs
campagnes pour payer leurs dettes.
On évitait la vaine dépense avec le même
soin qu’on fuyait la fraude. On n’entretenait plus
d’Armée dehors. Méprisant l’estime des
étrangers, et la gloire frivole qui s’acquiert par
les armes, on ne combattait plus que pour défendre la
patrie contre ceux qui en voulaient à ses droits et à
sa liberté.
Jetez présentement les yeux sur la ruche glorieuse. Contemplez
l’accord admirable qui règne entre les commerces
et la bonne foi. Les obscurités qui couvraient ce spectacle
ont disparu. Tout se voit à découvert. Que les
choses ont changé de face !
Ceux qui faisaient des dépenses excessives et tous ceux
qui vivaient de ce luxe furent forcés de se retirer. En
vain ils tentèrent de nouvelles occupations ; elles ne
purent leur fournir le nécessaire.
Le prix des fonds et des bâtiments tomba. Les palais enchantés
dont les murs semblables à ceux de Thèbes avaient
été élevés par la musique, étaient
déserts*. Les grands qui auraient mieux aimé perdre
la vie que de voir effacer les titres fastueux gravés
sur leurs superbes portiques, se moquaient aujourd’hui de
ces vaines inscriptions. L’architecture, cet art merveilleux,
fut entièrement abandonné. Les artisans ne trouvaient
plus personne qui voulut les employer. (S)* Les peintres ne se
rendaient plus célèbres par leur pinceau. Le sculpteur,
le graveur, le ciseleur et le statuaire n’étaient
plus nommés dans la Ruche.
*L’auteur veut parler des Bâtiments élevés
pour l’Opéra et la Comédie. Amphion, après
avoir chassé Cadmus et sa Femme du lieu de leur demeure,
y bâtit la Ville de Thèbes, en y attirant les pierres
avec ordre et mesure, par l’harmonie merveilleuse de son
divin Luth.
Le peu d’abeilles qui restèrent vivaient chétivement.
On n’était plus en peine comment on dépenserait
son argent, mais comment on s’y prendrait pour vivre. En
payant leur compte à la taverne, elles prenaient la résolution
de n’y remettre jamais le pied. On ne voyait plus de salope
cabaretière qui gagnât assez pour porter des habits
de drap d’or. Torcol ne donnait plus de grosses sommes pour
avoir du Bourgogne et des ortolans. Le courtisan qui se piquant
de régaler le jour de Noël sa maîtresse de
pois verts, dépensait en deux heures autant qu’une
compagnie de cavalerie aurait dépensé en deux jours,
plia bagage, et se retira d’un si misérable pays.
(T)* La fière Cloé dont les grands airs avaient
autrefois obligé son trop facile mari de piller l’Etat,
vend à présent son équipage composé
des plus riches dépouilles des Indes. Elle retranche sa
dépense et porte toute l’année le même
habit. Le siècle léger et changeant est passé.
Les modes ne se succèdent plus avec cette bizarre inconstance.
Dès lors, tous les ouvriers qui travaillaient les riches
étoffes de soie et d’argent et tous les artisans
qui en dépendent, se retirent. Une paix profonde règne
dans ce séjour ; elle a à sa suite l’abondance.
Toutes les manufactures qui restent ne fabriquent que des étoffes
les plus simples ; cependant elles sont toutes fort chères.
La nature bienfaisante n’étant plus contrainte par
l’infatigable jardinier, elle donne, à la vérité,
ses fruits dans sa saison ; mais aussi elle ne produit plus ni
raretés, ni fruits précoces
A mesure que la vanité et le luxe diminuaient, on voyait
les anciens habitants quitter leur demeure. Ce n’était
plus ni les marchands, ni les compagnies qui faisaient tomber
les manufactures, c’était la simplicité et
la modération de toutes les abeilles. Tous les métiers
et tous les arts étaient négligés. Le contentement,
cette peste de l’industrie, leur fait admirer leur grossière
abondance. Ils ne recherchent plus la nouveauté, ils n’ambitionnent
plus rien.
C’est ainsi que la ruche étant presque déserte,
ils ne pouvaient se défendre contre les attaques de leurs
ennemis cent fois plus nombreux. Ils se défendirent cependant
avec toute la valeur possible, jusqu’à ce que quelques-uns
d’entre eux eussent trouvé une retraite bien fortifiée.
C’est là qu’ils résolurent de s’établir
ou de périr dans l’entreprise. Il n’y eut aucun
traître parmi eux. Tous combattirent vaillamment pour la
cause commune. Leur courage et leur intégrité furent
enfin couronnés de la victoire.
Ce triomphe leur coûta néanmoins beaucoup. Plusieurs
milliers de ces valeureuses abeilles périrent. Le reste
de l’essaim, qui s’était endurci à la
fatigue et aux travaux, crut que l’aise et le repos qui
mettait si fort à l’épreuve leur tempérance,
était un vice. Voulant donc se garantir tout d’un
coup de toute rechute, toutes ces abeilles s’envolèrent
dans le sombre creux d’un arbre où il ne leur reste
de leur ancienne félicité que le Contentement et
l’Honnêteté.
La ruche murmurante ou les fripons devenus
honnêtes gens
Quittez donc vos plaintes, mortels insensés
! (X)* En vain vous cherchez à associer la grandeur d’une
Nation avec la probité. Il n’y a que des fous qui
puissent se flatter (Y)* de jouir des agréments et des
convenances de la terre, d’être renommés dans
la guerre, de vivre bien à son aise et d’être
en même temps vertueux. Abandonnez ces vaines chimères.
Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent,
si nous voulons en retirer les doux fruits. La faim est sans
doute une incommodité affreuse. Mais comment sans elle
pourrait se faire la digestion d’où dépend
notre nutrition et notre accroissement. Ne devons-nous pas le
vin, cette excellent liqueur, à une plante dont le bois
est maigre, laid et tortueux ? Tandis que ses rejetons négligés
sont laissés sur la plante, ils s’étouffent
les uns les autres et deviennent des sarments inutiles. Mais
si ces branches sont étayées et taillées,
bientôt devenus fécondes, elles nous font part du
plus excellent des fruits.
C’est ainsi que l’on trouve le vice avantageux, lorsque
la justice l’émonde, en ôte l’excès,
et le lie. Que dis-je ! Le vice est aussi nécessaire dans
un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous
obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule
rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour
y faire revivre l’heureux Siècle d’Or, il faut
absolument outre l’honnêteté reprendre le gland
qui servait de nourriture à nos premiers pères.
* les lettres renvoient à l’explication
des passages dans la partie " commentaire de la fable (voir
le texte sur Gallica)"
Extrait, de l'édition
de 1740, Londres, Aux dépens de la Compagnie, Traduction
de Jean Bertrand